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LUTTE CONTRE LA MENDICITE A BAMAKO : des ONG s'attaquent au phénomène
La Mendicité est un phénomène galopant au Mali. Les mendiants font aujourd'hui partie du triste décor de notre capitale où ils ont déserté les lieux de culte pour envahir les carrefours et autres places publiques. Le fléau va au-delà de cette traditionnelle quête de la solidarité sociale, religieuse et humaine. C'est un vrai commerce. Mais dans notre enquête, nous nous sommes focalisés sur ceux qui peuvent être considérés comme les vrais mendiants : les talibés. Aujourd'hui, des ONG œuvrent à leur insertion sociale et économique. Mais, le problème demeure en attendant que les autres acteurs jouent leur partition.

La mendicité est un phénomène mal perçu dans notre société. Ce phénomène constitue un problème de délinquance juvénile. Les enfants qui pratiquent cette mendicité ne sont pas intégrés dans un environnement familial. Ce sont généralement des petits enfants de 5 à 14 ans. Ces petits mendiants sont presque éternellement dans la rue qui n'est pas un endroit adéquat pour leur éducation.
A Bamako, les jeunes mendiants qu'on rencontrait venaient presque tous de l'intérieur du pays. Mais avec l'accentuation du fléau de la pauvreté, ils ont été rejoints dans la rue par ceux de beaucoup de familles bamakoises. Le phénomène tourne même à l'exploitation commerciale des enfants avec ceux qui exhibent les jumeaux (vrais et faux) ou les guides des vieux mendiants.
En réalité, les mendiants sont composés de deux groupes. Les plus nombreux sont les talibés à qui nous avons consacré notre enquête. Il s'agit des enfants envoyés par leurs parents chez des maîtres coraniques pour leur éducation religieuse. Malheureusement, cette forme d'éducation devient de plus en plus une fuite de responsabilité à l'égard de la progéniture. Sous la pression de leurs éducateurs, les enfants passent plus de temps dans la rue, à la recherche de quoi vivre pour eux et leurs maîtres, que dans la supposée école coranique.
Cela accroît énormément leur vulnérabilité ils sont souvent victimes de toutes les formes d'exploitation. S'ils ne sont pas tout simplement traités de voleurs, vagabonds et même de délinquants comme le souligne Moundir, un mendiant de 13 ans. Paradoxalement, la plupart des enfants rencontrés n'aiment pas mendier car ils trouvent que c'est beaucoup trop fatigant. Certains racontent que "c'est une façon d'avoir la bénédiction et le savoir du maître ainsi qu'une soumission à Allah". De toute évidence, ils reconnaissent majoritairement bénéficier de la solidarité et de la générosité des populations. Cette aide peut être, des habits, des chaussures. D'autres bonnes volontés leur réservent une part de nourriture tous les jours.
Le phénomène de la mendicité ne cesse de croître. Ce qui est une situation vraiment préoccupante. L'État est dépassé par son ampleur. C'est pourquoi la société civile s'organise de plus en plus pour s'occuper de ces enfants qui se considèrent majoritairement comme abandonnés de leurs parents et de la société.
Pour Mamadou Seydou Diallo, coordinateur du programme d'Appui à l'insertion socio-économique des enfants de la rue de l'Association Malienne pour l'environnement, la jeunesse et le développement (Mali-Enjeu), celle-ci a pour objectif essentiel "de contribuer à l'insertion socio-économique des enfants et jeunes en situation difficile". Dans ce lot, on retrouve des employées de maisons surnommées "bonnes", les apprentis du secteur de l'artisanat, les enfants victimes du trafic, les mendiants, etc... Il souligne que Mali-Enjeu ne peut pas s'occuper de tous les enfants victimes de la mendicité. Pour plus d'efficacité, l'association a ciblé six écoles coraniques dans le district de Bamako (4) et dans la ville de Ségou.
A Bamako, elle s'occupe, à peu près, de 1200 élèves contre 335 à Ségou. Dans le cadre de leur insertion, Mali-Enjeu a élaboré un programme d'alphabétisation. Selon les explications de M. Diallo, même si la majorité de ces enfants savent faire la somme de 5+5, ils sont néanmoins presque tous des illettrés. L'ONG leur apprend avant tout à lire et à écrire en français, en arabe et dans d'autres langues nationales. "L'enseignement n'étant pas une formation en soi, il faut par la suite apprendre un métier à ceux qui ont la force et la volonté de travailler", explique M. Diallo. Ils reçoivent donc une formation de qualité dans plusieurs métiers". Ils ont aussi un fonds d'appui aux Activités génératrices de revenu (AGR). Ce fond sert à appuyer ceux qui ont plus de 15 ans et qui veulent faire de petits métiers comme le cirage des chaussures, le tailleur ambulant... Les revenus tirés de ces activités les aident à prendre en charge leurs besoins favorisant ainsi leur réinsertion sociale. Mali-Enjeu apporte aussi des appuis ponctuels (nourriture, habillement...) à ceux qui n'ont pas l'âge de travailler et qui ne vivaient que de la mendicité.
L'ambition de Mali-Enjeu est de pouvoir alphabétiser (français, arabes et langes nationales) 500 talibés dans les écoles coraniques de Bamako et de Ségou. L'association envisage la mise en apprentissage et le financement des activités génératrices de revenus (AGR) au profit de 300 autres élèves coraniques dans la capitale et dans la cité des balanzan. Des maîtres artisans de la place sont identifiés et appuyés, en fonctions des critères établis, en matériels en vue d'accueillir des élèves coraniques désireux d'apprendre un métier ou d'exercer une activité lucrative. Ces derniers bénéficient d'un fonds de départ avec une étude de faisabilité. Un appui-conseil leur sera assuré pendant la durée du programme.
L'amélioration du cadre de vie et d'étude par l'assainissement et la négociation avec des Centres de santé communautaires (CSCOM) pour les aspects sanitaires de leur prise en charge sont aussi pris en compte. Les populations, les autorités et les responsables religieux sont sensibilisés par rapport à la situation dramatique des élèves coraniques et les dangers liés à la pratique de la mendicité par des causerie-débats, etc. "Il n'y a aujourd'hui aucune école coranique où les enfants ne font pas la mendicité", souligne M. Diallo. Pour lui la meilleure façon de faire face au fléau est de mettre des acteurs à tous les niveaux pour assurer l'information et la sensibilisation des parents, des responsables religieux voire des autorités.

L'expérience d'ENDA
A Enda Tiers Monde, selon M. Dramane Satao, on ne s'occupe pas seulement de ces enfants mendiants, mais aussi des enfants en situation difficile (des enfants privés de leurs libertés, les employées de maison communément appelées bonnes etc...)
Selon M Satao, un animateur de l'ONG, une étude de faisabilité a permis d'identifier les mendiants, de connaître les problèmes et d'élaborer une stratégie de prise en charge. Les écoles coraniques, en général, sont pauvres et confrontées au manque de dortoirs, de toilettes. Elles rencontrent aussi des problèmes pédagogiques, économiques et sanitaires.
Face à la multiplication des besoins, Enda se trouve dans l'impossibilité de s'occuper de tous les enfants nécessiteux. Elle a dont été contrainte de faire la politique de ses moyens limités et de choisir trois grands centres (Banconi, Korofina-Sud et Hamdallaye) dans le district. Comme exemple d'actions engagées, M. Satao donne l'exemple sur le centre d'Hamdallaye qui compte 600 talibés (mendiants). Là-bas, ces enfants vivent sous 36 cases en paille avec 15 à 17 personnes par case. Pendant l'hivernage, ils sont obligés d'aller dormir dans une medersa non loin de leur lieu d'enseignement. Le centre a mis à leur disposition cinq toilettes. Ils ne disposaient pas d'eau potable avant l'intervention d'Enda. Aujourd'hui, ils ont un robinet qu'ils ont transformé en borne-fontaine afin de se procurer des revenus.
Sur le plan pédagogique, Enda organise des cours d'alphabétisation au niveau de ces centres pendant plus d'une année. Ceux qui ont plus de 14 ans et qui ont la force et la volonté de faire des métiers disposent du programme d'Appui aux activités génératrices de revenu (AGR). Ils peuvent ainsi exercer le cirage, la menuiserie métallique ou bois etc... afin de subvenir à leurs besoins. Le but visé, selon M Satao, c'est apprendre un métier à ces enfants en collaboration avec leurs maîtres coraniques. Il faut surtout assurer ces derniers que la formation donnée aux talibés ne porte aucune atteinte à leur enseignement. Il précise que, au niveau des centres, ce ne sont pas tous les enfants qui mendient, mais seulement une tranche d'âge (moins de 14 ans). Enda mène des activités au niveau des Centres de santé communautaires (CSCOM), comme la sensibilisation, l'information et la formation aux maladies dont ils souffrent le plus. Il s'agit de la diarrhée, les maux de tête, etc. Pour assurer cette tâche, Enda s'est attachée le service de médecins spécialisés. L'animateur d'Enda a évoqué certaines difficultés liées surtout à la spécificité des études coraniques. Il a surtout précisé que la situation de ces enfants engage la responsabilité de tout le monde. A commencer par l'État.

Sekou Macina voulait rendre le Coran assessible à tous
La mendicité était beaucoup plus liée à la quête de l'éducation religieuse. Les talibés doivent, avant tout, apprendre le Coran. Mais de plus en plus, cet aspect est négligé au profit de la mendicité. Ce qui est décrié par des leaders religieux.
Ainsi, Amadou Guindo, un maître coranique, trouve étrange ce phénomène de la mendicité. "Les enfants passent plus de temps dans la rue qu'à d'étudier", déplore-t-il. Il fait la genèse du fléau. "Les parents envoyaient les enfants chez les maîtres coraniques pour leur éducation religieuse. Mais, ceux-ci n'avaient pas toujours les moyens de nourrir tous les enfants qu'on leur envoyait. Ils ont alors établi une Charia (règle, loi ou principe). Ainsi aux heures de repas, ils accordaient 10 à 15 minutes aux enfants pour qu'ils aillent chercher à manger auprès des bonnes volontés en faisant le porte-à-porte", explique M. Guindo.
Cette pratique aurait été expérimentée en premier lieu par Cheick Amadou dit "Macina Sékou", un érudit qui a quitté Macina pour s'installer à Mopti avec ses talibés. Pour lui, c'était une manière de rendre accessible l'éducation coranique à tous les enfants sans distinction sociale. Il avait, en effet, constaté que seuls ceux qui pouvaient supporter les charges de nourriture... envoyaient leurs enfants dans les écoles coraniques. Les autres enfants en étaient privés parce que les parents n'avaient pas les moyens. "Macina Sékou" a ainsi institué cette règle, basée sur les valeurs sociales et religieuses comme la solidarité et la générosité, pour permettre à tous les enfants de pouvoir bénéficier de son éducation coranique.
Dans beaucoup de localités, la mendicité est considérée comme une manière d'éduquer, d'apprendre à l'enfant qu'il n'est rien sans ses semblables et surtout lui apprendre l'importance de la solidarité dans une société. Pour notre interlocuteur, la mendicité est pratiquée dans ces régions quelle que soit la position sociale (riches ou pauvres) des parents. "Dans ces localités, on est obligé de mendier et de faire des petits travaux pour son maître. C'est une manière d'avoir la bénédiction de celui-ci et aussi de se soumettre à Dieu", précise M. Guindo.
Malheureusement, "certains maîtres coraniques en ont fait un moyen de gagner de l'argent", s'offusque-t-il. A l'entendre, la mendicité n'est pas condamnée par l'Islam. Mais ce qui est condamnable, c'est d'en faire une exploitation économique en laissant des enfants courir entre les voitures à longueur de journée. Comme le craint notre maître coranique, "ces enfants ne peuvent pas être bien éduqués comme les autres et comme l'exigent l'islam".

Les statistiques
De juillet à octobre 1999, une étude a été menée par Mali-Enjeu avec l'appui de ses partenaires comme la Direction nationale de la promotion de l'Enfant et de la Famille (DNPEF). Elle a abouti au recensement de l'ensemble des élèves coraniques dans le District de Bamako et à la réalisation d'une étude approfondie dans six écoles.
Au total, 134 écoles coraniques ont été recensées à travers les six communes du District de Bamako. Elles abritent environ 11 234 élèves dont 8035 âgés de moins de 18 ans. Ces deux études démontrent que la mendicité est pratiquée dans 21 écoles sur 134 à Bamako et touche 1404 enfants de moins de 15 ans. A Ségou, le phénomène touche 21 écoles sur 37 avec 162 enfants de moins de 15 ans. Il apparaît également que la mendicité, au niveau des écoles coraniques, est essentiellement pratiquée par des garçons dans le but de satisfaire leurs besoins en nourriture, en habillement, en santé, en éducation, etc. Quant aux filles, peu nombreuses dans les écoles coraniques, elles se livrent très rarement à la mendicité.
Pour Mamadou Seydou Diallo, coordinateur du Programme d'appui à l'insertion de Mali-Enjeu, " l'État est notre partenaire institutionnel. Je trouve qu'il ne fait pas assez pour ces enfants qui ont cruellement besoin de son soutien. Avec, cette aide, ils peuvent réussir dans la vie comme les autres enfants du pays". Il prévient aussi que toutes les accusations portées sur les maîtres coraniques par leurs talibés ne sont pas fondées. Il convient donc de rencontrer les encadreurs incriminés pour vérifier les dires des talibés. Une précaution n'est jamais de trop dans la vie.

Salimata Fofana

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Dernière mise à jour 10/05/03 - M. Talata