| Le
mode de scrutin et la mode politique
Le chaos n'est pas sorti des urnes en 2002. Tel aurait été
le cas, que personne au Mali et en Afrique n'en serait étonné,
tant le niveau de dégradation politique de notre pays autorisait
à envisager de sombres perspectives pour la démocratie.
La situation serait alors conforme à l'image que nombre d'observateurs
auront gardée des dernières élections présidentielles
et législatives de 1997.
Il ne serait pas exagéré de signaler que la présence
de la candidature d'ATT a largement contribué à conjurer
cette sinistre prévision pour notre pays. Cependant, il est
peu probable que l'histoire nous réserve toujours une chance
aussi inestimable à tous les tournants difficiles dans l'évolution
future de nos institutions et de notre processus démocratique.
Le tournant électoral de 2002 est unique dans la marche d'une
démocratie, et devrait nous permettre de mieux saisir les
progrès réalisés. La crise de légitimité
du pouvoir a été vidée et les forces politiques
significatives du pays ont intégré le jeu institutionnel.
Le contexte politique actuel encourage alors à une évaluation
de la pratique démocratique.
En somme, l'enjeu du débat en cours sur la relecture des
textes fondateurs de la troisième République, est
comment dépouiller nos élections dans le cadre plus
global de notre expérience démocratique. Il semble
que la nécessité d'un toilettage de la constitution
du 25 février 2002 fait l'objet d'un consensus. En tenant
compte de l'expérience récente de notre vie politique,
il vient à l'idée de conférer plus de place
aux sociétés civiles dans la participation politique.
Les formes modernes de la démocratie dans le monde témoignent
de l'émergence des nouveaux acteurs politiques qui naviguent
aux frontières des partis politiques. Le Mali peut s'enorgueillir
d'avoir commencé à définir avec plus ou moins
de précision, les contours du nouveau système politique
africain en devenir depuis les élections présidentielles
de 2002. La qualité future de la représentation politique
dans notre pays donnera plus de visibilité au modèle
malien en Afrique.
Pour obtenir cette qualité, la classe politique se doit de
franchir d'autres étapes dans l'évaluation de nos
textes fondamentaux. Ceux de ces textes qui régissent les
modalités de la représentation politique notamment
la charte des partis, le code électoral et le statut de l'opposition
doivent occuper une place importante dans la réflexion.
La mode politique au Mali est à l'accaparement du débat
par les partis politiques. Il en résulte une crise de la
pensée politique. La médiocrité de la pensée
politique dans notre pays tient au fait que les intellectuels sont
en abandon de poste. Ils ont délibérément laissé
la réflexion politique à des hommes politiques mal
préparés à aborder des questions essentielles
portant sur l'avenir de notre démocratie. Il reste vrai que
la conception et l'élaboration d'une politique publique pour
la démocratie est une affaire trop sérieuse pour être
confiée aux seuls professionnels de la politique.
Les intellectuels par formation ou par vocation pourraient jouer
un rôle important en permettant de combler le déficit
théorique dont souffre cruellement notre expérience
politique. Les partis politiques se concentrent de plus en plus
sur la détermination du mode de scrutin. C'est là
un débat légitime au terme de dix ans de pratique
du scrutin majoritaire à deux tours dont les effets pervers
ont conduit à la création des partis régionaux,
voire locaux, ne dépassant pas le cadre de la région
ou du cercle qui a vu naître certains dirigeants politiques.
Notre classe politique souhaite à raison plus de justice
électorale. Seulement ce besoin de justice ne doit pas occulter
la nécessité de sélectivité propre à
la constitution d'une majorité électorale claire et
décisive. Il semble que l'analyse du socle sociologique qui
sous-tend notre système politique est un préalable
à la définition du mode de scrutin approprié.
Car, il faut se garder d'apprécier un mode scrutin à
partir de critères exclusivement endogènes, sans se
reporter au système politique dans lequel il s'insère.
Le plus important dans le débat politique au Mali, c'est
l'élargissement de la participation politique. La démocratisation
est tout un processus d'extension des droits de participation politique
et des droits de compétition pour les positions de pouvoir
aux individus et aux groupes qui en sont privés. Or le plus
grave danger qui menace notre système politique c'est la
fin des élections par manque d'électeurs.
Depuis 1992 le taux de participation est en cause. Certes l'impréparation
manifeste des élections en 1997 et l'environnement politique
qui en est suivi ne permettent pas de faire une analyse affinée
des élections de la deuxième législature de
la troisième République. Notre abstentionnisme structurel
peut s'expliquer à partir du mode scrutin et du système
des partis politiques.
La dévaluation du politique et la démobilisation des
acteurs sociaux qui en résultent se révèlent
aujourd'hui contre productifs. En vérité l'identité
de notre paysage politique est en transformation. Les frontières
entre acteurs politiques et acteurs sociaux se déplacent.
Il urge pour le cadre institutionnel du déroulement du jeu
politique d'y accorder une attention toute particulière afin
de créer un support populaire à la démocratie
malienne.
La représentation des catégories et groupes politiques
est d'une importance telle qu'elle permet d'assurer la fonction
d'intégration politique et sociale des élections.
Les élections sont un des éléments d'obtention
de l'obéissance des différentes catégories
sociales et de légitimation de l'action des gouvernants.
Dans cette perspective, une des fonctions essentielles des élections,
c'est sa participation à la consolidation de l'État.
C'est pourquoi, elles ne peuvent être dissociées de
la société globale. Le Président ATT a compris
cette capacité de stabilisation politique des élections
à intégrer les différentes forces politiques.
Il a ainsi initié à la faveur des élections
de 2002 la formule du " Unir pour régner " comme
logique de régulation politique. La notion d'intégration
nationale est aussi centre des élections celle-ci, revêt
deux aspects : territorial et politique. En effet, la participation
électorale constitue un facteur d'intégration des
populations diverses à partir des différents partis,
que chacun aura choisi librement, dans un système centralisé
et national. Elle donne à chacun le sentiment véritable
d'être un membre d'un ensemble plus vaste et de parvenir au
moyen de l'action politique, à la solution des problèmes
posés. C'est pourquoi dans la pratique électorale,
les élections présidentielles et législatives
doivent avoir un cachet particulier à l'émergence
d'une conscience nationale.
Les élections présidentielle et législatives
doivent avoir pour effets particuliers, dans la "nationalisation"
des enjeux, des clivages et des comportements même en restant
dans un contexte local parfois. Parce qu'elles soumettent le même
éventail de choix à tous les membres de la communauté,
l'élection présidentielle pour sa part tend à
"nationaliser" la vie politique. L'identité de
la question qu'elle pose à chaque citoyen fait la proximité
de la réponse. La procédure électorale tend
à réduire les écarts entre les zones géographiques.
Elle n'est pas banale dans la vie d'une nation. Alors prenons le
temps de repenser notre système politique.
Par Soumaila Konaté
|